
Quand avez-vous lu ce livre pour la première fois ? Racontez-nous les circonstances de cette lecture. J’ai lu « Phèdre » pour la première fois lorsque j’avais quinze ans. Je suis tombée amoureuse de ce texte, je l’ai tellement aimé que j’en ai appris des passages entiers par cœur...
J’ai été séduite autant par la sonorité des vers, leur incroyable fluidité, que par le fond, c’est une pièce sur la passion amoureuse, et quand on est adolescent, on rêve d’amour et d’intensité.
Votre « coup de foudre » a-t-il eu lieu dès l’incipit ou après ? Mon coup de foudre a eu lieu dans le passage celui où Phèdre révèle sa passion à Hippolyte, « Ah cruel, tu m’as trop entendue. Je t’en ai assez dit pour te tirer d’erreur. Hé bien ! connais donc Phèdre et toute sa fureur ». Ce « Phèdre et toute sa fureur » m’a plu, il a résonné en moi d’une façon forte, parce qu’il traduisait dans des mots, par des phrases, l’état passionnel que je ressentais, que je pressentais, qui vibrait en moi. Je le relis souvent, je vais le voir au théâtre régulièrement. Cela reste mon œuvre théâtrale préférée, et fait partie de mes livres cultes, qui m’accompagnent et qui orientent ma vie.
Est-ce que cette œuvre a marqué vos livres ou votre vie ? En effet, cette œuvre m’a durablement marquée. Dans mon écriture, j’essaye d’avoir une approche poétique, de faire en sorte que les mots résonnent et s’entrechoquent, qu’ils vibrent, qu’on les entendent, j’essaye d’écrire par contrastes linguistiques et sonores. La prosodie, la métrique de Phèdre, les procédés littéraires tels que les oxymorons m’inspirent. La tragédie également. J’ai du mal à faire des fins heureuses !Je reste une tragédienne dans l’âme. Dans ma vie personnelle, je dirais que cette lecture a été déterminante, parce que j’ai voulu être une grande amoureuse comme Phèdre. J’ai pensé que la vie doit se vivre dans cette intensité-là, qu’elle ne peut pas être vécue à moins que cela. En somme, je rêvais d’être une Phèdre, dans sa fureur, sa folie et son désir d’Absolu.
Quelles sont vos scènes préférées ? La scène où Phèdre avoue son amour à sa suivante Oenone « je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue », où elle décrit le coup de foudre d’une manière inouïe, juste et forte. Quand on a vécu un coup de foudre, on ne peut que s’y reconnaître. La scène de l’aveu, où Phèdre avoue sa passion à Hippolyte. Là, on prend toute la mesure du personnage, sa force, son état extatique, qui la porte au-delà d’elle-même : elle voudrait se taire, mais elle ne peut pas. Elle est gouvernée par sa passion. Elle en a trop dit…Ses mots ont dépassé sa volonté. Ses mots ont agi pour elle. C’est un moment où le texte bascule, où l’action est dictée par les mots : ce sont les mots qui deviennent le drame, ce sont eux qui sont le moteur de l’action dramatique, ce sont eux encore qui vont la conduire à la mort –dans un premier temps, lorsqu’elle demande à Hippolyte de la tuer, puis à la fin, lorsqu’elle comprend qu’en en disant trop, elle ne peut plus continuer à vivre. L’aveu est le véritable moteur dramatique ; c’est autour de lui qu’est construite la pièce. Finalement, il ne se passe rien d’autres que des mots, et la tragédie vient du fait d’en dire trop. L’aveu de Phèdre, qui la mène à sa perte ; la fausse annonce du décès de Thésée, donnent la mesure de l’importance des mots dans la pièce.
Y a-t-il selon vous des passages « ratés » ? Cette œuvre se place à un niveau de perfection formelle, psychologique, dramaturgique, étonnante. Je suis un peu déçue par les derniers mots prononcés par Thésée : « D'une action si noire Que ne peut avec elle expirer la mémoire ! Allons, de mon erreur, hélas, trop éclaircis, Mêler nos pleurs au sang de mon malheureux fils. Allons de ce cher fils embrasser ce qui reste, Expier la fureur d'un voeu que je déteste. Rendons-lui les honneurs qu'il a trop mérités ; Et pour mieux apaiser ses mânes irrités, Que malgré les complots d'une injuste famille, Son amante aujourd'hui me tienne lieu de fille. »
« Me tienne lieu de fille »… Je trouve l’expression un peu faible, en guise de conclusion de tant de passions et d’un drame aussi puissant. Mais c’est peut-être le tragique ultime de terminer sur une note aussi dénuée de passion et d’émotion.
Cette œuvre reste-t-elle pour vous, par certains aspects, obscure ou mystérieuse ? C’est une pièce sur la part obscure des êtres et leur mystère. Mais l’œuvre éclaire subtilement et sublimement cette part d’ombre, qui fait la force de l’humain. Le côté irrationnel du désir, qui, loin d’être anéanti par la loi et l’interdit, devient incandescent quand l’obstacle est insurmontable. Pourquoi ne désire-t-on que ce que l’on n’a pas ? C’est la loi même du désir d’être mystère. Cette œuvre met en lumière les ténèbres de l’être humain.
Quelle est pour vous la phrase ou la formule « culte » de cette œuvre ? « Hé bien ! connais donc Phèdre et toute sa fureur ». Cette phrase s’adresse à Hippolyte, comme au spectateur. Nous allons assister au dévoilement de la vérité. La vérité sur le personnage. Et la vérité sur l’être humain. Telle est, à mon avis, la mission du théâtre, de nous faire envisager, « en direct » , en quelque sorte, cette vérité. C’est ce qui ce qui le rend aussi palpitant, lorsque la pièce est forte : car nous assistons, en chair et en os, à quelque chose d’inouï…
Si vous deviez présenter ce livre à un adolescent d’aujourd’hui, que lui diriez-vous ? Je lui dirais de la lire pour pressentir la force de l’amour. Je lui dirais qu’elle parle de lui ou elle. Je lui souhaiterais de tomber amoureux ou amoureuse comme Phèdre. Je lui dirais que, même s’il est malheureux, avoir connu cela dans sa vie, d’une certaine manière, justifie de vivre. Tout d’un coup, le monde s’oriente et s’éclaire d’une façon différente, tout se rapporte à l’être aimé, et on est hors de soir, dans une forme d’extase. Il faut « vivre et témoigner de vivre » comme dit Camus. Il faut aussi lire pour vivre. Quand on lit, on vit sa vie d’une façon plus intense, plus vraie, plus consciente.
Avez-vous un personnage « fétiche » dans cette œuvre ? Bien sûr, c’est Phèdre. J’aime ce personnage dans sa faiblesse et sa grandeur, dans ses contrastes, ses hésitations, ses contradictions. C’est un grand personnage parce qu’elle est remplie de doutes. Parce qu’elle est à la fois forte et fragile. Parce qu’elle est, sans cesse, sur le fil, au bord du gouffre, entre la vie et la mort.
Qu’est-ce qui vous frappe, séduit (ou déplaît) chez lui ? Ce que j’aime chez elle, c’est la façon absolue qu’elle a de vivre ce qui lui arrive. Elle n’a pas peur de ses sentiments, elle n’a pas peur de les dire, même si la morale et la société le réprouvent, même si c’est un amour doublement, et même triplement impossible, parce que c’est un adultère, parce qu’Hippolyte est son beau-fils, et parce qu’il est amoureux d’une autre. Toutes ces impossibilités ne font qu’exacerber sa passion.
Ce personnage commet-il selon vous des erreurs au cours de sa vie de personnage ? Son erreur est peut-être de l’avoir dit, dans le sens où, s’il y avait une seule chance pour elle d’être aimée par Hippolyte, elle l’aurait su, elle l’aurait senti. Son amour était plus fort que son orgueil. Ainsi est l’amour. Mais je trouve que son aveu l’a humiliée davantage. Et pourquoi le dire, a-t-elle vraiment l’espoir d’être aimée de lui ? Ou son plaisir est-il dans le fait de le dire ? Je trouve qu’elle le noie dans sa passion, il y a là quelque chose de narcissique, ou de complaisant chez elle. Si c’était moi, je serais restée amoureuse silencieuse… mais il n’y aurait pas eu de pièce !
Quel conseil lui donneriez-vous si vous le rencontriez ? On croit aimer à la folie, on croit qu’on n’aimera qu’une fois, un seul être, à jamais, et c’est faux. On peut aimer quelqu’un à la folie et après des années de vie commune, le haïr et pire, le mépriser. On peut aimer plusieurs fois, plusieurs personnes. La vie est pleine de surprises.
Si vous deviez réécrire l’histoire de ce personnage aujourd’hui, que lui arriverait-il ? C’est une situation très actuelle, très contemporaine, avec les divorces et remariages. Des hommes plus âgés épousent des femmes plus jeunes, parfois des femmes de l’âge de leur fils.Aujourd’hui, si elle était une jeune belle-mère, peut-être aurait-elle une aventure avec son beau -fils. Elle finirait par divorcer. Seule, délaissée, elle ferait une dépression…Se suiciderait. Phèdre ne changera jamais, quelle que soit l’époque! Car elle est femme, et les femmes sont des grandes amoureuses.
Aimeriez-vous mettre en scène cette pièce ? Comment l’interpréteriez-vous ? (quelle ambiance ? quels acteurs choisiriez-vous, et pourquoi ?) En effet, j’aimerais beaucoup la mettre en scène. J’en donnerai une interprétation très contemporaine, justement. Avec des décors et des costumes d’aujourd’hui. Un vieux beau-père, une jeune et séduisante Phèdre, plus d’ambiguïté dans les rapports avec Hyppolite. Je montrerais des couples aujourd’hui, pris dans les contradictions du mariage et de l’adultère, et aussi, toujours, du désir incandescent.
Quelle mise en scène de cette œuvre vous a le plus frappé, et pourquoi ? Cela fait longtemps que je n’ai pas vu de mise en scène qui m’ait enthousiasmée. La mise en scène de Jacques Weber avec Carole Bouquet, m’a frappée au mauvais sens… J’ai trouvé le personnage triste, faible. Je ne pensais pas que c’était impossible de l’affadir mais l’époque est fade! D’où l’importance de la mise en scène.
Le mot de la fin ? Aimez comme Phèdre !
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