
Pensez-vous que la, ou plutôt les postures, incarnées par Beauvoir soient contemporaines ? Ou au contraire très datées ? ...
J'ai toujours été frappée, et même blessée par l'apathie de Simone de Beauvoir pendant la guerre : son indifférence au statut des juifs, à la Shoah, et au nazisme. Comment comprendre que quelqu'un d'aussi intelligent, clairvoyant, réceptif à son époque et même révolutionnaire ait pu passer à côté de cet événement majeur qui se déroulait sous ses yeux? Comme beaucoup de gens, elle ne se sentait pas vraiment concernée. Mais on attendait plus d’une intellectuelle de cette envergure. Peut-être a-t-elle compris son erreur après la guerre, et a-t-elle voulu se rattraper en quelque sorte. Je crois que l'engagement de Simone De Beauvoir après la guerre est très datée, très typique de cette époque, et qu'en revanche, son désengagement pendant la guerre est très contemporain, dans le sens où aujourd'hui, plus personne ne s'engage vraiment auprès de causes politiques, morales, religieuses. Il me semble qu'aujourd'hui, tout le monde est indifférent à ce qui se passe dans le monde et dans la société. Nous sommes dans l’ère d’après. C’est-à-dire après la Shoah. On ne croit plus en Dieu, et surtout, on ne croit plus en l’homme, alors on se replie sur soi, et la seule valeur qui reste actuelle est celle de l’individualisme : ce qui correspond à l'attitude de Simone de Beauvoir pendant la guerre. Que nous dit-elle sur le monde dans lequel nous vivons ? Nous vivons étrangers à notre monde, nous sommes obsédés par l'individu, sans avoir le sens du collectif. Nous n'avons plus d'identité, sans comprendre que c'est notre identité qui nous permet d’échanger avec l'autre. Nous devons inventer notre vie dans ce monde désarçonnant, en poursuivant notre liberté et rien d’autre, mais ce n’est pas toujours facile, et on se confronte souvent à l’angoisse, au désespoir, à la solitude. Et quand on naît femme, la lutte est encore plus cruelle et plus injuste.
Et ensuite, si vous le souhaitez, peut-être pouvez-vous répondre sur un plan plus personnel, vous placez-vous dans sa lignée ? Ou vous en sentez-vous totalement étrangère ? Simone de Beauvoir est mon icône, je lui voue un culte. J’ai eu envie d'écrire en lisant "Les mémoires d'une jeune fille rangée". Et plus profondément, de changer mon destin. La lecture de ses oeuvres a bouleversé ma vie. Lorsque j'étais adolescente, mon mythe, mon idéal de vie et de femme, c'était elle. J'ai fait de la philosophie comme elle, j’ai passé l’agrégation comme elle, j'ai enseigné à Caen comme elle, j’ai écrit des romans et des essais comme elle…C'est grâce à elle que j'ai décidé de prendre ma vie entre mes mains, de sortir de ma province pour exister par moi-même, d'être une femme libre, sans renier mes origines, d'être capable de conduire ma vie de femme en dehors des préjugés et des contraintes. Je lis son oeuvre en fonction de mon âge et du sien, "les mémoires" à l'adolescence, "la force de l'âge" à trente ans.. J'attends d'avoir quarante ans pour lire "la force des choses"... Enfin, vous êtes totalement libre d'approuver ou de condamner, de commenter comme bon vous semble, de vous placer ou non comme héritière. Simone de Beauvoir a pu commettre des erreurs. Celle concernant la Shoah n'est pas la moindre. Mais elle reste la plus grande à mes yeux parce qu'elle a su reconnaître ses erreurs, comme le montre son engagement auprès d'Israël après la guerre, et par rapport à la Shoah, notamment grâce à Claude Lanzmann. C'est une femme, avec ses doutes, ses failles, et ses grandeurs. Elle reste la plus grande à mes yeux, parce qu’à travers ses errances et ses doutes, elle reste toujours passionnée et pleine de vie, du désir de comprendre le monde, de l’interpréter et de le changer, ce qu’elle a fait, car elle a changé la vie des femmes. Tout ce qui la concerne me passionne, elle reste mon modèle absolu, mon mythe personnel.
Eliette Abécassis.
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